Du journal
Un week-end à Bruxelles, raconté en bijoux
Cherry PaoPao n'est pas né d'un mood board. Il est né de Bruxelles, et plus précisément d'une version de Bruxelles faite de petits samedis qui se répètent, de ceux qui n'ont l'air de rien sur le papier et qui finissent, on ne sait comment, par former toute une marque.
Ça commence en général au marché du Sablon, assez tôt pour que les marchands soient encore en train d'installer leurs stands et que la place ne soit pas encore remplie de touristes. Je ne cherche rien de particulier, je passe lentement devant des tables de vieux boutons, de couverts dépareillés, et parfois une perle vraiment magnifique que quelqu'un vend presque pour rien parce qu'il ne sait pas ce que c'est. Il y a une forme d'attention qui n'existe que tôt le samedi, avant que la journée ait décidé ce qu'elle allait être. La moitié de ce qui finit dans nos pièces a commencé comme quelque chose repéré sur ce marché un matin sans plan : une association de couleurs sur la table d'un inconnu, la forme d'un fermoir sur un bijou fantaisie fabriqué des décennies avant notre naissance.
Après le marché, il y a souvent un arrêt dans un bar à matcha du coin, le genre d'endroit avec trois places et une file qui avance assez lentement pour qu'on finisse par parler à la personne d'à côté. Bruxelles fait ça bien : de petits espaces qui paraissent généreux plutôt qu'exigus. J'ai eu plus de bonnes conversations debout au comptoir à attendre une boisson que dans la plupart des réunions auxquelles j'ai assisté. Une femme qui y travaille m'a un jour raconté, sans que je lui demande rien, l'histoire du collier que sa grand-mère avait porté tous les jours pendant quarante ans, et j'ai repensé à cette conversation plus de fois que je ne saurais le dire. Une partie du meilleur matériau de cette marque vient de personnes qui n'avaient aucune idée qu'elles me le donnaient.
Puis les petites rues. Celles entre le Sablon et les Marolles qui n'apparaissent pas sur les itinéraires évidents, où les devantures changent tous les quelques mois et où les meilleures trouvailles sont celles que personne n'a encore mises dans un guide. C'est là que la ville cesse d'être un décor et devient une matière. La couleur d'une porte devient le choix d'une pierre. Une devanture devient la forme d'un fermoir. Un auvent que j'ai croisé cent fois devient, à la cent-unième, exactement la nuance de vert que j'essayais de décrire à un fournisseur depuis des semaines.
Il y a aussi la version de Bruxelles moins pittoresque et tout aussi importante : les matins gris, les trams en retard, cette fatigue particulière quand on rapporte des sacs de matériaux d'un marché où il était impossible de se garer. Je ne veux pas faire comme si cette ville n'existait qu'en cartes postales. Elle existe aussi en difficultés ordinaires, et honnêtement, c'est en partie ce qui en fait un chez-soi plutôt qu'une toile de fond. Un endroit qu'on n'aime que pour ses jolis côtés n'est pas un endroit où l'on vit vraiment.
Rien de tout cela n'est une recherche délibérée. C'est simplement à quoi ressemble un week-end ici : le marché, un café, la marche, se perdre un peu, rentrer avec plus de sacs que prévu et aucun souvenir d'avoir acheté la moitié de ce qu'il y a dedans. Il se trouve que ça suffit à façonner toute une marque, un samedi ordinaire à la fois, sans jamais s'asseoir pour essayer de définir ce que Cherry PaoPao est censé signifier.
Cherry PaoPao, c'est au sens le plus littéral Bruxelles transformée en quelque chose qu'on peut porter. Pas la version carte postale. Celle qu'on habite.
— Paola